L’aventure a commencé il y a deux ans. Un collègue
cabinetier (oui, j’ai intégré une petite communauté qui, à travers les forums
spécialisés, procède à l’échange et à l’identification de curiosités) m’a
contacté pour me demander si j’étais intéressé par des fossiles de mammouth.
Il avait jadis travaillé en Russie et de ce qu’il m’avait
raconté, il existait une sorte d’OBNL qui aidait d’anciens mineurs sibériens à
accroitre leurs revenus en organisant des fouilles collectives pour traquer les
ossements de mammouths, rhinocéros laineux, aurochs et autres grands mammifères
préhistoriques. L’argent obtenue était mise en commun, etc, etc… et pour une
bagatelle on pouvait obtenir des fossiles de qualité musée.
Il faut dire que le réchauffement climatique rend accès plus
facilement aux fossiles en Sibérie, car le pergélisol fond plus rapidement,
exposant les ossements pris dedans, outre les artefacts du Paléolithique et les
virus pour lesquels nous n’avons plus d’anticorps depuis des lustres…
…mais revenons à nos mammouths.
Je pouvais commander des pièces d’ivoire à 550 roubles (10$ can) la livre, des crânes entiers à 17 000 roubles
(300$ can), des ossements majeurs (fémurs, omoplates, etc) entre 3000 et
12 000 roubles (50$ à 200$ can) et une panoplie de « choix du
chef » pour 5500 roubles (100$ can)… et tout cela « pour une bonne
cause ».
Euh… ok.
L’histoire me semblait boiteuse et le concept avait l’air
plutôt louche et plus ou moins légal. J’ai été tenté par une livre d’ivoire (je
n’y risquais que 10$) mais quand on parle de trafic d’ivoire, la loi ne fait
pas une grosse différence sur la quantité et la prison ne me tentait guère.
Bon, je sais que le commerce d’ivoire fossile est légal mais étais-je sûr qu’il
serait fossilisé ?
J’ai donc décidé de la jouer safe et sur le coup, j’ai préféré passer mon tour. D’autant que je
n’étais même pas sûr si j’allais vraiment recevoir quelque chose de Russie…
…j’ai cru avoir bien fait sur le coup, car mon collègue n’a
rien reçu après plusieurs semaines. Il avait commandé un os majeur (une côte)
et une livre d’ivoire… sauf que le temps passait, passait… et rien n’arrivait.
Ça me confirmait mon impression d’arnaque jusqu’à ce que,
quatre mois après avoir passé sa commande, il recevait enfin ses fossiles avec,
disait-il, les papiers officiels.
J’ai été si impressionné par les photos qu’il m’avait envoyé
(autant les fossiles eux-mêmes que toute la paperasserie qui les accompagnait)
que je lui ai demandé aussitôt s’il ferait une autre commande…
…il m’a dit que non… et j’ai bien cru avoir raté ma chance.
Sauf que sept mois plus tard, mon confrère cabinetier est
passé par une période difficile qui l’a obligé à quitter sa maison à deux
étages pour un 3 ½. Tout son cabinet a été liquidé et c’est là qu’il m’a
demandé si je désirais toujours ces fossiles de mammouth car si oui, il m’en
ferait cadeau.
J’ai accepté aussitôt et j’ai reçu l’objet avec une épaisse
liasse de papiers écrits en russe. J’ai pris les documents en photos, j’ai
adapté le texte en format .doc avec OCR puis j’ai pu le copier-coller dans
Google Traduction.
Et c’est grâce à Google que j’ai pu me promener ensuite sur
les sites gouvernementaux russes, déchiffrer les lois sur l’exportation et sur
la conservation de la faune (sachez en passant que chaque citoyen russe est
limité à chasser « seulement » trente-cinq rennes par année sans
permis, au-delà il faut s’en acheter un) et en affichant des jpg des spécimens
de documents officiels, j’ai pu découvrir que mes fossiles de mammouths étaient
tout ce qu’il y avait de plus légaux. J’ai pu rentrer le code ф.м.а.ц.я. du document
(l’équivalent d’un CITES à ce que j’ai compris) et j’ai pu voir s’afficher
l’adresse postale de mon collègue en guise de lieu d’exportation.
Eh bah. Ça m’a pris deux jours entiers, mais j’ai pu valider
que mes fossiles étaient légaux.
Passons donc au grand dévoilement…
Mes fossiles de mammouths
Je dispose d’une côte (1), d’un morceau de défense dégradé (2)
et d’un morceau d’ivoire de haute qualité (3) — ce dernier m’a été offert par
mon frère par le biais d’un revendeur spécialisé.
Ma côte de mammouth, présentée comme il se doit par une
mannequin sexy, est certes de taille impressionnante, bien qu’il ne s’agisse
que de l’une des plus petites côtes de l’animal (voir schéma ci-dessus).
Je n’ai pas encore fabriqué mes présentoirs (car Sonya ne va
tout de même pas tenir le fossile tout sa vie) et j’hésite encore sur la
manière la plus impressionnante de les mettre en valeur.
Des mammouths et des hommes
La famille des Mammutidae, a divergé de son groupe-mère il y
a environ 25 millions d’années. Plusieurs espèces différentes ont émergé les
plus connues étant les mammouths des steppes, le mammouth de Colomb et, le plus
« populaire », le mammouth laineux.
C’est lui qu’on voit représenté dans l’art pariétal. Si ce même art (et des fossiles de mammouth
portant des pointes de lance) prouvent que nos ancêtres néanderthaliens et
cro-magnons chassaient le mammouth, on ignore encore si cette chasse était
fréquente ou anecdotique.
Reste que le mammouth était une opportunité exceptionnelle.
Il y avait là suffisamment de viande pour nourrir une tribu pendant des lustres
; la peau et le lainage pouvait tenir tout le monde au chaud ; les nerfs, les
poils et tendons faisaient des cordes solides ; l’ivoire servait à fabriquer
des bijoux, mais aussi des armes et des outils tranchants ; les ossements
pouvaient servir à fabriquer de multiples objets. On a retrouvé une lampe
consistant en une vertèbre de mammouth dans laquelle on mettait la graisse de
l’animal comme combustible et l’un ses poils en guise de mèche… et tout cela,
quand on ne se faisait pas carrément une maison en mammouth !
Les mammouths ont disparus beaucoup plus tard qu’on l’a
d’abord cru. On sait avec certitude que les mammouths de l'île Wrangel n’ont
pas disparu avant 2000 av. J.-C. Pour vous
situer, c’est environ à ce moment qu’on construisait la pyramide de Khéops en
Égypte antique.
Fossiles de mammouths et mythologies
Dès la Grèce Antique, et plus encore dans l’Empire romain,
les fossiles de mammouths rapportés de l’Est par les caravanes de commerçants
furent rapidement identifiés à des squelettes de cyclopes, des géants mythiques
n’ayant qu’un seul œil dans le milieu du front.
Il faut dire que le crâne d’un mammouth (ou d’un éléphant)
peut évoquer ce monstre, le trou de la trompe rappelant l’orbite d’un œil
géant.
Ainsi, devant ces « preuves », les naturalistes
croiront à l’existence des cyclopes jusqu’à la Renaissance et au-delà, même
ceux ayant souhaité être aussi rigoureux que possible en exigeant de ne
représenter que des spécimens dont ils auraient vu la dépouille.
De leur côté, les Sibériens pensaient que les fossiles de mammouth
étaient ceux d'animaux ressemblant à des taupes géantes qui vivaient sous la
surface du sol et mouraient quand on les mettait à la surface. Cette croyance a
aussi perduré (pour les mêmes raisons que ci-haut) jusque dans les bestiaires
pré- et post-Renaissance.
Pour la deuxième
image, je ne suis pas certain s’il s’agit d’une taupe géante sous une petite
cité ou une taupe normale avec une cité très éloignée en arrière-plan… mais
bon, vous cernez le concept.
Dans les Balkans, les pays scandinaves et la proche Russie
(autour de St-Petersburg et Moscou), on associera surtout les fossiles de
mammouths aux sangliers titanesques qui auraient été montés par des géants. On se rapproche davantage
de la forme réelle de l'animal --- ne manque que sa trompe et on y serait plus
ou moins.
La même interprétation fut donnée en Chine, puis au reste de
l’Extrême-Orient ; le sanglier Nobu dans Princesse
Mononoke en est un exemple.
Redécouverte du mammouth
Les premiers dessins naturalistes pour identifier le
mammouth furent faits en Russie et étaient fortement teintés de l’idée mythique
du sanglier géant, comme on peut le voir ci-dessous.
En 1799, on découvrit le premier mammouth préservé dans la
glace ; dès lors, aucune raison de spéculer l’apparence. Georges Cuvier vit en
eux les ancêtres des éléphants (dont ils en sont en réalité de proches cousins,
comme le cheval et l’âne, disons). Les mammouths taxidermisés deviendront vite des attractions courues
Survie hypothétique du mammouth
Certains cryptozoologistes veulent croire qu’ils ont vécu
beaucoup plus longtemps, voire qu’ils existent toujours. L’un des arguments
qu’ils avancent est que les Sibériens décrivaient les mammouths comme des
animaux toujours vivants, quoique rarissimes, alors qu’ils attribuaient les
fossiles de mammouths à des os de souris ou de taupes géantes (voir ci-dessus).
Une chronique du XIVe siècle fait mention de surprenants
animaux qui auraient été offert à Siméon Ier Ivanovitch dit le Fier ou le
Superbe (1316 - 1353), Grand-Prince de Moscou. Cadeau d’un supposé
« Prince de la Grande Tartarie » (contrée plus ou moins fictive que
les cartographes fixaient dans les zones
du nord eurasien dont ils ne disposaient pas d’information), ces six animaux
auraient été « semblables au yak par
la forme et la toison, des cornes dans la bouche comme un sanglier qui eu un
très-long mufle». Il s’agit là d’un témoignage bien mince pour sauter aux
conclusions hâtives, quoiqu’en pensent Heuvelmans
et ses émules (et en dépit de mes recherches, je ne parviens pas à retrouver la
soi-disant chronique d’origine et uniquement des références à celles-ci, la
plus ancienne datant du XXe siècle).
Bien sûr, ça fait
rêver…
Le bruit a parfois couru que le mammouth ne serait pas
vraiment éteint et que de petits troupeaux isolés survivraient dans la toundra
de l'hémisphère nord, vaste et peu peuplée. Vers la fin du dix-neuvième siècle,
selon Bengt Sjögren, des rumeurs persistaient sur la survie de mammouths au fin
fond de l'Alaska. En octobre 1899, un certain Henry Tukeman aurait raconté en
détail comment il avait tué un mammouth en Alaska et avait ensuite donné
l'exemplaire à la Smithsonian Institution de Washington. Mais le musée a nié
l'affaire, qui s'est révélée être un canular. En 1946, un chargé d’affaires
français travaillant à Vladivostok, M. Gallon, a assuré qu' il avait rencontré
un trappeur russe qui prétendait avoir vu des « éléphants » géants et velus,
vivant au cœur de la taïga.
Résurrection du mammouth
En décembre 2005, des chercheurs allemands, britanniques et
américains ont réussi à séquencer complètement de l'ADN mitochondrial de
mammouth, ce qui a permis d'en savoir davantage sur la relation étroite entre
le mammouth et l'éléphant d'Asie.
Au Musée suédois d'histoire naturelle (SMNH) de Stockholm,
Love Dalén (généticien évolutionniste) et de ses collègues ont réussi le
séquençage de quelques éléments d’ADN provenant d'un mammouth laineux précoce
(Mammuthus primigenius), et de deux échantillons venant de fossiles d’un
précurseur dit « Mammouths des steppes » (Mammuthus trogontherii).
Tout juste cette année, des fragments d'ADN extrait de 3
molaires de mammouth (trouvées dans les années 1970 dans le pergélisol de
Sibérie orientale) ont pu être séquencés et analysés. Ce sont les fragments
d’ADN les plus anciens jamais extraits de fossiles à ce jour.
Les progrès du décodage du génome du mammouth ont relancé
l'idée selon laquelle l'espèce pourrait un jour être ramenée à la vie. Les
nouvelles technologies et la proximité génétique entre le mammouth et les
éléphants actuels suggèrent des moyens par lesquels cette expérience pourrait
être un jour réalisée.
Est-ce que ça en vaudrait la peine ?
Recréer un ou deux spécimens pourrait être intéressant pour
diverses raisons ; certes pour mieux comprendre le phénomène de spéciation,
mais aussi pour maîtriser des techniques qui pourraient mener à la sauvegarde
génétique de plusieurs espèces actuellement en danger. On peut songer au sort
terrible qui attend les rhinocéros, par exemple, et notamment aux efforts
actuels pour sauver le rhinocéros blanc de l’extinction. D’autres espèces
pourraient ainsi bénéficier d’une seconde chance, une fois que des habitats
sécuritaires auraient été créés exprès pour eux.
Malheureusement, il y a fort à parier qu’une fois qu’un
premier mammouth sera recréé, la plupart des parcs d’attractions désirent en
obtenir un — il y a de l’argent à y faire. Pourrait-on exiger qu’une part des
profits serve alors à la sauvegarde d’autres espèces ? Peut-on utiliser le
capitalisme à des fins écologiques ?
Ce serait un beau rêve, mais à voir comment les choses se
passent actuellement, j’ai des doutes.
Nombreuses sont les espèces, de notre vivant, à rejoindre
les géants laineux dans le « paradis des espèces disparues » — une
espèce disparait aux 15 minutes sur Terre.
Y penser me fout les bleus.
Steak de mammouth
Pour finir sur une note moins triste, une anecdote farfelue.
En 1901, l’expédition de la rivière Beresovca a trouvé un mammouth si
parfaitement préservé qu’il avait encore de l’herbe dans sa bouche. Les os et
la peau furent présentés à Saint-Petersbourg tandis que la chair aurait été,
supposément, servie dans un « banquet de mammouth ».
Non seulement tout bon cuisto vous dira que ça n’a aucun
sens (de la viande préservée plus de quelques mois au congélateur commence à
devenir immangeable, alors imaginer quelques millénaires), mais un test d’ADN
fut produit sur quelques « restes » de ce banquet préservés dans le
formol et il semblerait que ce soit de la viande de yak qui fut servie… pourquoi
ce canular ? Son Altesse Impériale le tsar Nicolas II dit le Pacifique était un
grand amateur de divertissements qui visaient à épater l’aristocratie de tous
les pays… et était aussi le principal bailleur de fonds des expéditions
paléontologiques sur son territoire.
On peut s’imaginer que les chercheurs ont cru qu’il serait plus facile ainsi de
débloquer des fonds par la suite… à moins que Son Altesse n’eut Elle-même
ordonné la supercherie.