lundi 18 octobre 2021

Quelques lectures de cabinetier

Cette fois, plutôt que des fictions ou des documentaires, je propose des œuvres consacrées à l’émerveillement face à la nature qui nous entoure. Comme ce sont deux ouvrages libres de droits, je vous donne même des liens pour le téléchargement.


Histoires Naturelles 

Jules  Renard


Un auteur français trop méconnu qui dispose d’une plume à la fois précise, poétique et parfois grinçante. On lui doit des portraits réalistes des mœurs paysannes, mais c’est pour ses histoires naturelles qu’il fait partie de mes auteurs coup de cœur. 



Je l’ai découvert totalement par hasard — en fait, mon frère Maxime l’a découvert. Il y avait une foire aux livres à l’Université avec une grande table des romans « Classiques Français » chez Maxi-Poches, tous à 1$. J’y avais ramassé « Sans Famille » d’Hector Malot, quelques Hugo, des recueils de Verlaine et Baudelaire…  mon frère avait ramassé « Histoires Naturelles » totalement par hasard et y avait pigé quelques pages. Voici précisément les extraits qu’il m’avait lu à haute voix.


Le ver luisant 

Que se passe-t-il ? Neuf heures du soir et il y a encore de la lumière chez lui.

Le hanneton

Un bourgeon tardif s’ouvre et s’envole du marronnier. Plus lourd que l’air, à peine dirigeable, têtu et ronchonnant, il arrive tout de même au but, avec ses ailes en chocolat.

L’écureuil

Leste allumeur de l’automne, il passe et repasse sous les feuilles la petite torche de sa queue. 


Il n’en fallait pas davantage pour nous convaincre — d’ailleurs toute l’œuvre est de cette même eau. Ce sont de petits instantanés sur la faune et la flore ou de courtes scènes, moitié poésie, moitié descriptif, 100% émerveillement.


Un bon lecteur de 4e année primaire n’aura aucune difficulté avec le texte, bien qu’il soit agréable à lire peu importe l’âge qu’on a.


Pour télécharger, on copie-colle cet URL.


https://www.ebooksgratuits.com/newsendbook.php?id=550&format=pdf




Souvenirs entomologiques

Jean-Henri Fabre


Alors ici, c’est plus costaud : une série en dix volumes, mais divisée en chapitres qu’on peut lire dans n’importe quel ordre, laissant passer des jours ou des années entre chaque lecture, bien qu’il soit difficile de déposer le bouquin une fois qu’on y est plongé.

C’est le prof d’écologie/biologie au secondaire qui m’avait proposé ce livre — enfin, « proposer » c’est vite dit, parce que j’étais si dérangeant en classe que le seul moyen de me la fermer était de me laisser lire, alors le pauvre monsieur Langevin avait sorti le plus gros bouquin de l’armoire vitrée et l’avait jeté plus qu’il ne l’avait déposé sur mon bureau. Au fil de mes cinq années de secondaire, j’ai grappillé de-ci, de-là, une trentaine de chapitres à travers les dix volumes (surtout quand les cours de bio n’avaient ni nouvelle matière, ni séance de laboratoire). 



Jean-Henri Fabre est non seulement un grand entomologiste, mais aussi un magnifique vulgarisateur, au meilleur sens du terme. Avec lui, l'homme ne s'efface pas devant le scientifique, il est toujours présent. Il nous entraîne, tout au long des 10 volumes de ses souvenirs, dans la passionnante découverte du monde inconnu des insectes. 


Vous pouvez imaginez le monsieur comme un grand oncle qui vous raconte ses histoires de pêches, à ceci près qu'il va à la pêche aux insectes ; ou comme un prof sympathique qui vous narre ses expériences de jeunesse en faisant rigoler toute la classe. Il y a quelque chose de tellement chaleureux, tellement candide --- et en même temps, tellement fascinant et tellement intelligent --- dans l'écriture de Fabre qu'on s'imagine très facilement lui payer une bière en échange qu'il daigne bien passer la soirée à conter ses aventures.  


C’est en se basant sa manière de narrer, pleine d’analogies et de poésie, que les premiers documentaires « grands publics » furent conçus (comme ceux qu’on trouve de nos jours à Découvertes ou The Nature of Things). Je trouve aussi que l'écriture de monsieur Futurible --- l'un des dignes lecteurs de ce blogue --- ressemble beaucoup à celle de Fabre, bien que plus contemporaine dans le style.


Car la narration de Fabre a de l’âge et peut sembler lourde au premier contact ; néanmoins, une fois qu’on est familiarisé avec le style, ça devient passionnant. Et que dire de sa démarche scientifique si limpide, si intelligente... on dirait parfois un polar scientifique, où les meurtriers et les voleurs sont des insectes tuant des proies et dérobant du crottin !


Voici un extrait, pour présenter le type de narration, où Fabre nous raconte ses (més)aventures alors qu'il tente en vain d'élever des bousiers en captivité (ces scarabées qui se nourrissent de bouses et roulent leur repas en grosse boules.  


    "Jamais expérience entomologique ne me valut autant de déboires. Le difficile était le renouvellement des vivres. Mon propriétaire avait écurie et cheval. Je gagnai la confiance du domestique, qui rit d'abord de mes projets, puis se laissa convaincre par la petite pièce blanche. Chaque déjeuner de mes bêtes me coûtait vingt-cinq centimes. 

    Budget de bousier n'avait jamais sans doute atteint un pareil chiffre ! 

    Un jour le maître survient au moment de l'opération ; il s'imagine que tout son fumier déménage et que je détourne au profit de mes narcisses ce qu'il réserve pour ses choux. Vainement j'essaie d'expliquer la chose : mes raisons paraissent plaisanteries. Joseph est houspillé, traité de ceci, traité de cela, et menacé d'être congédié s'il recommence. On se le tint pour dit.

    Il me restait la ressource d'aller sur la grande route cueillir honteusement, à la dérobée, dans un cornet de papier, le pain quotidien de mes élèves. Je l'ai fait et je n'en rougis pas. Quelquefois le sort me favorisait : un âne déposait son offrande en passant devant ma porte. Telle aubaine, aussitôt recueillie, m'enrichissait pour quelques jours. 

    Bref, rusant, guettant, courant, faisant de la diplomatie pour une bouse, je parvins à nourrir mes captifs. Si le succès est attaché aux entreprises avec amour que rien ne rebute, mon expérience devait réussir ; elle ne réussit pas. Au bout de quelques temps, mes scarabées consumés de nostalgie dans un espace qui ne leur permettait pas les grandes évolutions, se laissèrent misérablement mourir sans me livrer leur secret". 



C'est l'artiste Akira Toriyama, créateur du célèbre manga Dragon Ball et non moins célèbre jeu Chrono Trigger, qui a illustré l'édition japonaise des Souvenirs Entomologiques.


Pour télécharger, on copie-colle cet URL.

https://www.ebooksgratuits.com/newsendbook.php?id=929&format=pdf

vous trouverez les autres tomes ici :

https://www.ebooksgratuits.com





mercredi 13 octobre 2021

Une vieille patte d'ours desséchée...

Désolé pour les amateurs de la célèbre galett' à ' m'lasse, mais c'est de paléontologie dont je vais vous parler aujourd'hui...



 Pfha ! de toute façon, ma grand-mère en faisait de bien meilleures...


L’une de mes plus belles trouvailles paléontologiques est cette patte incomplète d’ours à face courte, ou Artodus simus. 



Il a vécu surtout dans l’ouest de l’Amérique du Nord, de l'Alaska au Mexique, au cours du Pléistocène entre environ 1,8 million d'années et 10 000 ans avant le présent. Comme beaucoup d'autres espèces de l'ancienne mégafaune, cet ours géant a disparu à la fin du Pléistocène. Il s'agit de l'un des plus gros ours de tous les temps.




Contrairement à son cousin européen ursus spelaeus dont la dentition révèle un régime herbivore et charognard, notre ours à nous était doté de puissantes mâchoires et de dents impressionnantes, qui en faisait un chasseur dominant capable de tuer des proies de grande taille (probablement des bisons et des orignaux). Il s’agit du plus grand ours de tous les temps et je crois que de toutes les images du Web, celle de cette reproduction est la plus parlante.



Ma patte provient d’une zone fossilifère de Lévis, la Carrière St-Nicolas. 

JE SAIS : je viens juste de dire qu’on considère que l’ours à face courte vivait principalement sur la côte ouest. Je ne prétends pas révolutionner quoique ce soit : des présences occasionnelles de fossiles de mammifères de l’Ouest est consignée depuis longtemps sur le pourtour de l’ancienne mer de Champlain. Il semble que de petites populations de différentes espèces (comme aussi Panthera atrox, le fameux lion des cavernes) se soient installées autour de l’ancienne Mer de Champlain. 


La mer Champlain est une nappe d'eau saumâtre qui occupait les terres basses entre Québec et Cornwall, Ontario et remontait la vallée de l'Outaouais au cours de la période tardiglaciaire. La crue relative du niveau de la mer il y a environ 12 800 ans avait été provoquée tant par l'affaissement des terres sous le poids des glaces de l'ère glaciaire que par l'élévation du niveau de l'eau causée par la fonte progressive du glacier.


Comme, encore une fois, une image vaut mille mots, voici une carte de la mer de Champlain et un aperçu du niveau d’eau dans la région de Québec.




De toutes époques, les rives des grandes étendues d’eau ont eu leurs propres écosystèmes, amenant de petites populations animales à se déplacer pour profiter de la manne que les marées basses offrent en matière de poissons échoués. Notre Mer de Champlain n’y faisait pas exception ; ainsi, le Royal Ontario Museum m’a bien confirmé que cette découverte était normale.


Revenons d’ailleurs à ce fossile. 


C’est une dame du R.O.M. qui m’a aidé pour l’identification par de multiples courriels, des envois de photos avec des mesures précises dont on a dû m’expliquer la technique. Très gentiment, on m’a guidé dans l’identification. J’avais bien cerné qu’il s’agissait d’une patte d’ursidé mais je croyais à un ours noir ou, à la rigueur, un ours polaire juvénile. En réalité, c'est la patte d'une femelle juvénile d'Artodus simus. 



Correctement disposés, ces os vont ainsi…


(c'est là que je sors mes "talents" de photoshoper du dimanche)


…sur une patte reconstituée, ça donne ceci…



…et si j’avais la patte entière, ça aurait l’air de ceci (qui n’est PAS ma patte à moi).




Avec la chair et la fourrure, ce devait être encore plus impressionnant. Regardez la taille d'une main de grizzly comparée à une humaine...



...et essayez d'imaginer celle d'un ours à face courte en vous basant sur ceci...


 


Un gros merci à madame K. Taylor pour son aide précieuse et son sincère intérêt à encourager la paléontologie amateure. 

jeudi 7 octobre 2021

Curiosités au carré...


...ou peut-être serait-il plus juste de dire « curiosités gigognes » ?


Il arrive parfois qu’une curiosité en renferme une autre. Par exemple, j’ai mis la main sur une dépouille de tortue serpentine que je souhaitais garder pour le squelette. Quand vint le moment du remontage, j’ai découvert parmi les os ceux d’une patte de grenouille — probablement son dernier repas.


Parfois je ramasse des pierres et je découvre qu’un seul échantillon rocheux renferme plusieurs minéraux d’intérêt. D’autres fois, ce sont de vieux objets qui fournissent un indice de leur histoire. Souvenez-vous de mon gros journal vierge dans mon billet « Sur la piste d’un confrère naturaliste oublié (25 novembre 2019) ».


Aujourd’hui je vous parle de l’une de ces grosses malles de voyage, presque intemporelle, que tout le monde a déjà vu mais que personne ne possède. Une sorte d’archétype de la vieille malle. Elles sont difficiles à dater car on a reproduit le même modèle entre les années 1870 et la période d’après-guerre. Il s’agit de l’ancêtre des valises sur roulettes, certes moins faciles à trimbaler, mais ô combien plus romantiques.




On les utilisait à l’époque où la diligence, le train et le navire étaient les moyens de voyager les plus fréquents. On les appelle même « steamer trunks » en anglais, soit « malles de navire à vapeur ». Il fallait placer ses effets dans un coffre solide et facile à empiler, car on entassait les bagages jusqu’au plafond. 




D’ailleurs, il est intéressant de noter que les malles avec un couvercle plat étaient toujours les plus abordables, alors que celles avec un couvercle en dôme étaient ornementées et chères. 




Pourquoi ?

Si votre malle avait un couvercle en dôme, elle devait être placée au sommet d’une pile, car on ne pouvait pas mettre une autre malle par-dessus. Donc, une fois à destination, les riches recevaient leurs bagages en premier car ceux-ci étaient au sommet des piles. Un couvercle bombé était synonyme d'aisance sociale et pour justifier le prix élevé, celles-ci étaient gravées, enjolivées et plaquées de métaux semi-précieux.



Qu’importe la forme, elles se devaient d’être virtuellement indestructibles et pour cela, elles passaient d’une génération à l’autre. Ces malles contenaient le condensé d’une vie quotidienne,  car voyageait souvent pour des mois. Certaines étaient même conçues pour se transformer automatiquement en meuble une fois à destination. 



Avec la grande crise économique de 1929, les malles ont cessé de voyager et sont devenues, pour la plupart, des coffres d’entreposage, surtout pour la literie d’hiver. L’épaisseur du coffre et son étanchéité protégeait des mites et des rongeurs ; une branche de cèdre ajoutée aux courtepointes gardait de la moisissure et des mauvaises odeurs.   


Après la seconde guerre, on a peu à peu cessé d’en produire. D’ailleurs, la « valise à main » faisait son apparition — celle de George dans It’s a wonderful life est sûrement la plus iconique de toutes. Légère, elle pouvait être trimballée d’une seule main et convenait de plus en plus aux transports aériens  où le poids était limité.





La vocation « de voyage » des grosses malles est passée définitivement à l’entreposage. Puis, avec l’amélioration de la qualité de vie moyenne des populations, les maisons se sont agrandies, les placards ont remplacé les greniers et l’usage des malles est devenu de plus en plus inusité. Dans les années 50, la voiture se démocratise. La mode des « dimanches à la campagne » rend l’usage des grosses malles incompatible avec la taille des coffres arrière des voitures.  



Dans les années 60, on trouve de vieilles malles abandonnées sur les terrains vagues ou flottant sur les cours d’eau, ayant été jetées d’un pont. La « population » des vieilles malles est décimées, si bien que dès les années 70, les antiquaires commencent à les traquer activement.


Ma propre malle (ou la curiosité #1) 


J’ai trouvé ma malle à la Ressourcerie, le magasin de seconde main OBNL de Lévis où des antiquaires aiment à s’approvisionner. On y trouve des merveilles pour une poignée de dollars, et c’est ainsi que je suis tombé amoureux de cette malle-ci pour 30$.





Elle est difficile à dater. Il s’agit du modèle « courrier », soit l’un des plus abordables et des plus populaires de jadis. D’après mes recherches, les matériaux, le motif du papier peint et les dimensions laissent à croire qu’elle fut fabriquée entre de 1900 et 1920. Par contre, on a imité les vieux modèles pendant plusieurs années… alors allez savoir.




La surprise (ou curiosité dans la curiosité)  

Parce que oui, la malle contenait un mystère (tant pis pour le cliché) que je n’aurais peut-être jamais découvert si l’ancien propriétaire n’avait pas été fumeur.


La malle puait la cigarette et si vous n’êtes pas vous-même fumeur, c’est l’une des odeurs les plus dérangeantes du monde… ça se répand, ça s’infiltre partout, ça rampe et ça fini par empester la pièce entière, quand ce n’est pas toute la maison.


Le truc que j’ai reçu d’un antiquaire — et c’est un excellent truc que je vous encourage à utiliser — était de frotter l’intérieur avec de l’amidon de maïs (la fameuse poudre à bébés, le talc n’étant plus utilisé). Ensuite, remplir la malle de rognures de cèdres fraîchement coupés. Et finalement, laisser la malle sous un soleil de plomb pendant plusieurs jours.


Vous pouvez en profiter pour y mettre d’autres objets, plus petits, qui répandraient le même miasme.


Ça fonctionne comme un charme — mais en jouant les Madame Blancheville, j’ai frotté un peu trop fort et un coin de papier s’est déchiré. 




C’est là que j’ai découvert deux billets de banque antique : 





1000 Couronnes de l’Empire Austro-Hongrois




25 Roubles de l’Empire Russe, où on voit la date de 1909


C’était extraordinaire et peut-être qu’il y en a d’autres : avec mon déménagement, je n’ai pas pris le temps de découper le papier peint avec un x-acto pour voir s’il cachait autre chose (et je veux le faire délicatement, car je souhaite recoller le papier peint après). 


Mais pour ma malle, ce n’est pas un mode de datation très fiable. On pourrait croire que la malle a forcément le même âge (ou davantage) de son contenu, mais c’est une erreur de débutant   : ouvrez votre tirelire et observez la monnaie qu’elle contient. Il y a probablement des pièces datant des années 60, si ce n’est pas d’avant. Pourtant votre tirelire peut très bien avoir été fabriqué le mois passé.


Alors, peut-on dire que la malle date au moins de 1918 car la Autriche-Hongrie a existé jusqu’en 1918 et que par la suite, l’ancienne monnaie n’avait plus court ? 


Encore là, ça ne veut pas que le voyageur a visité l’Empire de François-Ferdinand : j’ai plusieurs devises de nombreux pays que je n’ai pas visité, notamment quelques pièces de l’Empire Byzantin offerte par mon oncle.  Alors bien entendu, si quelqu’un, dans cent ans, trouvait le coffret où j’ai rangé ces pièces et en déduisait que ce même coffret provient de Constantinople et qu’il est âgé de mille ans, il aurait tort.  


Ces billets peuvent avoir été offerts par quelqu’un. Ils peuvent aussi avoir accompagné le premier propriétaire de la malle dans les Balkans. L’un des propriétaires de la malle peut avoir été billetophile (collectionneur de billets de banques — la numismatique ne s’intéresse qu’à la monnaie et aux médailles). 


À moins que cette malle n'aie contenu les effets personnels d'une famille ayant quitté les Balkans à l'aube de la première guerre pour migrer ici ? L'Encyclopédie canadienne nous dit que les Hongrois arrivent au Canada en quatre vagues principales : environ 8 000 immigrent avant 1914, 26 000 autres de 1925 à 1930, puis de 1948 à 1952 et de 1956 à 1957. 

La première vague pourrait expliquer le billet de 1000 couronnes. Ou pas. C'est facile de se laisser prendre au jeu d'inventer une histoire à une antiquité...


Peut-être vais-je en découvrir davantage lorsque mes rénovations prendront fin et que je pourrai examiner cette malle (et de nombreux autres objets qui attendent). 


Je ferai aussi des recherches sur ces billets pour vous en parler davantage.


vendredi 1 octobre 2021

Le monstre envahisseur

Il y a quelques camionneurs dans mes connaissances et la plupart roulent vers l’ouest jusqu’à Vancouver, et vers le sud jusqu’au Texas. Il leur arrive ainsi de trouver dans leur cabine des insectes qu’on ne trouve pas au Québec.

 

C’est ainsi que j’ai obtenu un spécimen d'envahisseur entomologique, un monstre-insecte meurtrier digne d’un film de science-fiction qui se prépare à envahir nos villes.



Non, je ne parle pas de Mothra… quoique lui, au moins, on puisse le voir venir de loin.

 

Un frelon asiatique. Le spécimen était mort de suffocation, coincé entre le pare-brise et le tableau de bord durant une chaude journée d’été.

 


La présence des frelons géants d’Asie au Canada inquiète énormément la Santé Publique. Car ceux-ci peuvent tuer les humains. Dotés d’un dard long et toxique, ces frelons peuvent provoquer une insuffisance rénale et la mort. Uniquement au Japon, chaque année, 20 personnes sont tuées par ces insectes.


Et c'est sans compter le risque énorme que représentent ces frelons pour les abeilles. En quelques minutes, un escadron de frelons peut anéantir une ruche d'abeilles entière.

 

 

Une invasion récente

On soupçonne que l’insecte est arrivé en Amérique sur des cargos provenant de la Chine. En 2019, deux spécimens morts avaient été découverts dans un conteneur, dans l’État de Washington. Comme il s’agissait d’ouvrières, incapables de se reproduire, les autorités américaines avaient opté pour la vigilance mais sans s’inquiéter outre mesure : on avait cru que ces frelons étaient des ouvrières égarées qui s’étaient retrouvées dans un cargo.

Le 7 mai 2020, une première reine a été repérée aux États-Unis. Dès lors, la situation a pris un autre tournant.

Le 24 octobre 2020, un nid de frelons géants d’Asie a été repéré et détruit par les autorités américaines dans l’État de Washington, tout près de la frontière. Le nid contenait 76 reines pleinement développées,  prêtes à prendre leur envol pour établir de nouvelles colonies.




Un potentiel envahisseur au Québec

 

Les entomologistes redoutent que s’il n’est pas éliminé d’ici environ deux ans, le «frelon meurtrier» puisse se diffuser en Amérique du Nord et s’y établir définitivement. La situation est préoccupante. En Asie, ces frelons parviennent à survivre dans des régions aussi froides que le Québec en établissant leur nid dans des entrepôts.




 

Mon spécimen

 

Le spécimen que je possède n’est pas une reine, mais « seulement » une ouvrière. Il était donc sans danger qu’il survive à son voyage transaméricain, car il ne pouvait pas se reproduire. Néanmoins, j’ai fait mon devoir de citoyen, j’ai envoyé un courriel au ministère de l’Agriculture du Canada (il semblerait que ce soit eux qui sont en charge du dossier), avec des photos de l’insecte, la façon dont je l’ai obtenu, l’itinéraire précis parcouru par le camionneur, les dates de son voyage.

 



J’ai reçu un courriel réponse très sobre, de six lignes, me disant qu’on me remerciait d’être vigilant à la situation, avec un hyperlien vers la fiche informative de l'espèce.  Et c’est tout.   

 

Eh bin… c’est pas la première fois que le gouvernement se balance des mises en garde des scientifiques.

 

Montage


J’ai placé mon frelon sous cloche avec un autre super-prédateur, un Manticore (j’y reviendrai lorsque je vous parlerai des cicindèles). Vous aurez reconnu les cloches que j’utilise habituellement, provenant des « chandelles de matantes » du Dollarama. La base est un sous-verre de bois provenant d’un magasin de seconde main et les éléments du décor sont du bois flotté récupéré sur les berges du St-Laurent.



Les ailes droites sont abîmées, il manque une antenne et l'une des pattes est brisée. De plus, le spécimen était tellement sec, pour ne pas dire cuit, que je n'ai pas osé le repositionner. Sa posture n'est pas très naturelle, mais bon... 

 

P-S

Pour ceux qui aimeraient en savoir davantage sur l’invasion, on peut entendre une brève causerie sur le sujet via le site de Radio-Canada :

 

https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/le-15-18/segments/entrevue/168696/frelon-geant-asiatique-japon-piqure-abeilles

 

 

lundi 27 septembre 2021

Chasse aux bugs



Blogger semble mal digérer les copier-coller provenant de Microsoft Word. Il en résulte divers bugs d'affichages. Je suis passé au bon vieux codage HTML pour tenter de rendre le billet sur l'opium à nouveau lisible. Signalez en commentaire si la situation se reproduit.

De si beaux objets de mort…

J’ai déjà parlé de la tristesse que me suscitait l’ingéniosité que l’humain employait pour créer de nouvelles armes et le talent artistique consacré à les fabriquer. Plusieurs de mes plus belles antiquités sont des armes, objets destinés à tuer.

J’ai un peu le même sentiment quand je regarde les objets destinés à l’autodestruction, que ce soit ma bouteille (vide) d’absinthe ou surtout, mon ensemble à opium. 
Il s’agit d’un objet que je conserve pour sa qualité artistique et sa valeur historique (ainsi que financière — c’est l’un de mes objets ayant la plus grande valeur marchande, le site de Christie’s (la maison d’enchères, pas les fabricants de biscuits) m’ayant révélé que je pourrais en tirer la valeur d’un voyage en Orient…





Un troc rigoureux avec un autre cabinetier
 
Au cours de 2020, j’ai eu tout le loisir de m’adonner à la traque aux spécimens (mis à part le plein air, les distractions étaient limitées). C’est ainsi que j’ai pu ajouter une centaine de minéraux à ma collection, dont de la serandite (Carrière Poudrette, Mont St-Hilaire) et de la cryolite (Carrière Francon, Montréal). Ces deux minéraux sont considérés comme très rares et j’ai eu la chance d’en trouver quelques beaux morceaux.

 

Cryolite. 
Ceci N’EST PAS une photo de mon échantillon mais une photo prise sur le web, beaucoup plus claire.



Idem pour la serandite


Or, ces minéraux n’existent pas en Europe et le cabinetier qui m’a contacté, un Écossais, étaient spécialement intéressé car sa collection s’oriente tout spécialement vers la minéralogie (et de façon mineure vers les objets de la haute société victorienne). Après de nombreuses et longues discussions parmi ce qu’il me proposait, j’ai hésité entre la pipe à opium, un ouvre-lettre en ivoire de l’époque victorienne et une montre de poche en argent. Le premier des trois me semblait le plus original ; il fallut ensuite fixer très exactement la quantité en grammes de serandite et de cryolite que mon confrère désirait, vérifier les prix de ces minéraux auprès de d’autres collectionneurs, compiler et comparer ces prix ; fouiller le web pour voir d’autres pipes à opium similaires en âge, en qualité des matériaux et rareté de l’artisan ; compiler et comparer ces autres prix.

Puis il y eut la négociation classique, car je voulais aussi la boîte qui accompagnait la pipe ; lui voulait quelques autres minéraux rares du Mont St-Hilaire, comme de la weloganite. Je ne voulais pas tout lui donner parce que je désirais en garder.

Ce fut un long processus mais en confinement, on avait du temps pour ça et pour bien d’autres choses…
J’ai fini par peser les minéraux avec ma balance électronique à épices, j’ai ajouté trois grammes de plus pour être certain, puis nous nous sommes postés nos paquets avec ce mélange de confiance et de méfiance qui caractérise les échanges avec un étranger, surtout quand l’Atlantique vous empêche d’aller régler vos comptes de vive voix (et surtout avec les aéroports fermés).

La bonne nouvelle est qu’il fut aussi honnête que je le fus et il avait même honnêteté que moi ; il avait même ajouté une balance à drogue dans le lot pour être certain d’équivaloir la valeur de ce que j’avais posté.

Résultat : il est persuadé d’en être sorti gagnant, je suis persuadé d’en être sorti gagnant, c’est merveilleux pour nous deux et nous conservons mutuellement nos noms dans la liste des personnes avec qui il est sécuritaire de faire des échanges.    
 
 
Ma panoplie à opium
 
L’objet central de mon ensemble est sans contredit la pipe elle-même. Un massif  tube d’argent long d’un demi-mètre enjolivé de gravures représentant un conte ancestral.

 






Il s’agit d’un vieux sage qui, au cours de ses pèlerinages, fait la connaissance d’un enfant ayant des rêves qui semblent prémonitoires. Grâce à ce don, il a découvert des trésors, des sources et protégé son village d’une inondation. Pourtant, le vieux sage lui dit de prendre de puissants somnifères pour ne plus rêver, ce que l’enfant refuse.
  
Le hic c’est qu’en réalité, les rêves du gamin façonnent la réalité. Lorsque l’enfant croit avoir prédit l’existence d’un trésor et que les paysans le découvre, il n’a rien prédit : son rêve a fait naitre le trésor du néant. Et un jour qu’il rêve d’une grave épidémie mortelle, plus rien ne pourra sauver son village.
 
Malheur à celui qui veut régner sur les mondes oniriques.
 
Revenons à l’objet. Le fourneau est en terre cuite et il s’agit généralement de la section de l’objet la plus difficile à dénicher parce qu’elle se brise facilement.


Également en argent, cette boite à boulettes, où on entreposait les doses de drogue. Elle est gravée d’un Lung (dragon), qui représente la force de la drogue, et d’un Feng Huan (phoenix) qui chute du ciel, mise en garde contre l’extinction de la force vitale.







La balance est conservée dans un coffret spécial en bois d’ébène, gravé de fleurs de pavot. 







(Très très bref) survol de l’histoire de l’opium

 

Les Sumériens connaissaient déjà les effets de l'opium comme en témoignent des tablettes gravées datant de 3000 ans av. J.-C. et des vestiges du néolithique suggèrent déjà des cultures de pavot somnifère à proximité des villages.


L'opium a été un objet de commerce pendant des siècles pour ses effets sédatifs. Il était bien connu dans la Grèce antique sous le nom d'opion (« jus de pavot ») duquel le nom latinisé actuel est dérivé et déjà à l'époque les médecins mettaient en garde contre les abus potentiels. Le Nepenthes, « breuvage d’oubli » consommé dans l’Odyssée, était possiblement imaginé à partir de l’opium.


À la cour impériale de Chine, constamment à la recherche de raffinements nouveaux, l’opium acquit peu à peu une réputation d’aphrodisiaque grâce à sa capacité à retarder la jouissance, pour ainsi « préserver son essence vitale » et augmenter sa longévité. Posséder de l’opium pouvait alors conférer un prestige inouï. 


Les pipes à opium des riches étaient des œuvres d’art pouvant valoir une vraie fortune.


En voici…


 

En jade



En ivoire



En bois d’ébène


Dès le XVIIIe siècle, la Chine fait état d'un phénomène de consommation abusive, et en 1729 l'empereur de Chine interdit - sans résultat - les importations d'opium. 


Une ancienne affiche de sensibilisation


Ceci engendrera la première Guerre de l’Opium en raison de la volontés des autorités chinoises de mettre un terme au trafic d'opium orchestré par les Britanniques. La marine britannique défait les Chinois en utilisant des navires et des armes technologiquement supérieurs, et les Britanniques imposent un traité forçant l'ouverture du commerce avec la Chine et leur cédant à perpétuité l'île de Hong Kong.

L’opium peut de nouveau circuler librement.





Aux États-Unis, la consommation de l'opium sera vite interdite et les saisies seront nombreuses. Les pipes à opium de grande qualité étaient généralement démontées et vendues à des bijoutiers, les profits servant à différentes oeuvres de charité. 


Un policier posant avec les saisies du jour


Un lot de 400 pipes qu'on s'apprête à brûler




Le laudanum, le remède piégé

Nommé au XVIe siècle par l’alchimiste Paracelse, ce remède à base d'opium pour lutter contre la douleur, se prépara sous une multitude de formes, avant que le médecin anglais Thomas Sydenham n'en propose une formule efficace et très simple à faire.

Elle s'imposa alors partout jusqu'au XXe siècle.




On l’utilisait pour apaiser la douleur, comme somnifère et pour l’anesthésie. En Angleterre, la vente libre du laudanum facilita le passage de la consommation thérapeutique à la consommation toxicomaniaque. Au XIXe siècle, la montée de la consommation de laudanum dans les milieux populaires anglais créa de sérieux problèmes de santé. On incite même les mères à donner du laudanum aux bébés et jeunes enfants afin d’aider ceux-ci à s’endormir.



De nombreux enfants développèrent de fortes dépendances et tentèrent de s’en procurer par tous les moyens, d’abord en faisant mettre quelques doses sur l’ardoise familiale.


 
Plusieurs enfants finirent par se prostituer du laudanum, finissant par fuir leur famille et aboutir dans des maisons de passe où ils se droguaient pour endurer les viols, puis étaient payés de leurs services en drogue.

C’est épouvantable d’y songer, mais la situation n’a pas vraiment évolué de nos jours — seule la sorte de drogue a changé.

 

Quelques fictions plus ou moins opiacées

La Malédiction du rubis de Philip Pullman (l’auteur qui nous a donné la célèbre Croisée des Mondes), est un roman fascinant sur l’univers de l’opium dans l’Angleterre du XIXe siècle, à mi-chemin entre le trailer financier (je pense à Michel Jobin) et le polar classique, le tout appuyé d’une recherche historique impeccable.



L’une des aventures du célèbre Sherlock Holmes, la nouvelle The Man with the Twisted Lip, se déroule sur un arrière-plan de fumerie d’opium : le docteur Watson est appelé tard dans la nuit par une amie de sa femme. Son mari a disparu depuis plusieurs jours et, comme il est opiomane, elle est sûre qu'il a été se droguer dans une dangereuse fumerie.




La consommation et le trafic d'opium sont un thème récurrent des aventures de Tintin, qui revient dans Les Cigares du pharaon, Le Lotus bleu et Le Crabe aux pinces d'or.



Dans l'œuvre de Dumas Le Comte de Monte-Cristo, le héros consomme régulièrement de l'opium pour ses effets sédatifs.

 

L’image de fumerie d’opium, afin de s’évader dans une autre réalité, a fortement influencé la science-fiction. Les « 1.5 » (les dépendants à la réalité virtuel, hésitants entre les nécessités du monde réel — Monde 1.0 — et du monde virtuel — ou 2.0)  sont un exemple. 


Les Sleepers du film Inception, dépendant au monde onirique, en sont un autre.

 



Sous la forme de laudanum, on peut le voir dans Frankenstein de Mary Shelley lorsque l’éminent docteur utilise du laudanum pour l'aider à s'endormir après la mort d’un ami. Dans Dracula de Bram Stoker, le Comte se sert de laudanum pour endormir les servantes de Lucy.

Dans la série de romans Les Aubreyades de Patrick O'Brian le chirurgien du vaisseau, Stephen Maturin, utilise la drogue dans l'exercice de son métier, et lutte contre sa propre addiction à celle-ci.

Et en terminant, je m’en voudrais de ne pas rappeler que Laudanum est aussi le nom d'un camp retranché qui abrite une garnison de légionnaires dans les albums d'Astérix.